Évaluer la morphologie dérivationnelle : que faut-il observer ?
Par Nathalie Chapleau, professeure à l'UQAM
L’enseignement de la morphologie dérivationnelle gagne en importance dans les pratiques visant à soutenir l’apprentissage de la lecture et de l’écriture. Mais comment savoir ce que les élèves comprennent et utilisent réellement? Que faut-il observer lorsque l’intervenant souhaite évaluer leurs connaissances morphologiques?
L’évaluation de la morphologie dérivationnelle est un domaine relativement récent. Au Québec, le personnel scolaire dispose encore de peu d’outils d’évaluation normalisés permettant de documenter précisément les connaissances morphologiques des élèves. Il est donc important de savoir ce que l’on cherche à évaluer et de porter attention aux manifestations des connaissances morphologiques dans différentes situations d’apprentissage.
Deux façons d’observer les connaissances morphologiques
Lorsque l’intervenant veut évaluer les connaissances en morphologie, il est utile qu’il distingue la conscience morphologique du traitement morphographique. Bien que ces deux dimensions soient liées, elles ne s’observent pas de la même façon.
La conscience morphologique : réfléchir aux mots à l’oral
La conscience morphologique renvoie notamment à la capacité de reconnaitre et de manipuler les unités qui composent les mots ainsi qu’à établir des relations entre des mots d’une même famille. Elle peut être évaluée à l’oral, sans que l’élève ait nécessairement à écrire les mots. L’intervenant peut, par exemple, lui demander : « Dis-moi des mots de la même famille que fleur. » L’élève pourrait alors proposer fleurir, fleuriste, refleurir, floraison…
Il est aussi possible de lui demander de réfléchir aux liens entre les mots, de compléter une famille de mots ou encore d’expliquer pourquoi certains mots appartiennent à la même famille. Ces tâches permettent d’observer les connaissances que l’élève possède à propos de la structure des mots et des relations morphologiques entre ceux-ci, indépendamment de sa capacité à orthographier les mots.
Le traitement morphographique : mobiliser la morphologie à l’écrit
Le traitement morphographique, quant à lui, concerne la façon dont l’élève mobilise ses connaissances morphologiques lorsqu’il doit écrire les mots. Il peut notamment être observé lors d’une dictée de mots. Par exemple, lorsqu’un élève doit écrire chanteur, ses connaissances de la famille du mot chant et du suffixe -eur peuvent contribuer à l’orthographe du mot.
Le traitement morphographique peut également être observé dans les productions écrites spontanées. Un élève peut, par exemple, écrire correctement un mot dérivé parce qu’il s’appuie sur un mot de la même famille qu’il connait déjà. À l’inverse, certaines erreurs peuvent révéler que les relations morphologiques entre les mots ne sont pas encore suffisamment établies ou mobilisées à l’écrit. Par exemple, un élève qui orthographie « blanc » ainsi « bland » pourrait révéler être peu sensibilisé au rôle des lettres muettes en fin de mot. Il faut toutefois être prudent dans l’interprétation de ces productions. Une erreur d’orthographe ne signifie pas nécessairement que l’élève ne possède pas la connaissance morphologique correspondante. C’est pourquoi il est intéressant de croiser différentes situations d’évaluation.
Attention à ne pas confondre morphologie dérivationnelle et morphologie flexionnelle
Lorsque l’intervenant observe les productions écrites des élèves, il est également essentiel qu’il distingue la morphologie dérivationnelle de la morphologie flexionnelle.
Morphologie flexionnelle
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concerne notamment les marques grammaticales, comme celles qui permettent d’indiquer le genre et le nombre. Dans le groupe de mots de jolies fleurs, par exemple, les marques -es et -s relèvent de la morphologie flexionnelle.
Morphologie dérivationnelle
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pour sa part, concerne les relations entre les mots d’une même famille morphologique et participe notamment à l’orthographe lexicale. Dans fleur, fleuriste et fleurir, notamment, les éléments communs et les transformations liées à la dérivation peuvent soutenir la compréhension et l’orthographe des mots.
Cette distinction est importante en évaluation. Une erreur d’accord dans une production écrite ne doit pas être interprétée comme une difficulté en morphologie dérivationnelle. Les deux dimensions peuvent se retrouver dans une même phrase, mais elles ne correspondent pas au même objet d’apprentissage. Par exemple, un élève qui écrit « J’aime les fleurs bland » démontre des difficultés en lien avec la maitrise des connaissances en morphologie dérivationnelle et en morphologie flexionnelle.
Que peut-on observer en classe ou en orthopédagogie?
L’évaluation de la morphologie ne nécessite pas toujours une situation formelle.
Au quotidien, plusieurs occasions permettent d’observer les connaissances et les stratégies des élèves :
lors d’une dictée de mots;
lors de l’écriture de mots dérivés;
dans les productions écrites spontanées;
lorsqu’un élève cherche l’orthographe d’un mot;
lorsqu’il compare deux mots d’une même famille;
lorsqu’il explique comment il a trouvé l’orthographe d’un mot;
lorsqu’il reconnait qu’un mot appartient à une famille connue;
lors d’activités de classement ou de regroupement de mots.
Il peut être particulièrement intéressant de demander à l’élève comment il s’y est pris. À titre d’exemple : « Comment savais-tu écrire ce mot? » ou « Est-ce qu’un autre mot t’a aidé? » Ces questions permettent parfois de faire apparaitre des connaissances morphologiques qui ne sont pas immédiatement visibles dans la production écrite.
Des outils pour vous accompagner
Comme l’évaluation de la morphologie dérivationnelle est encore un domaine relativement récent, les outils normalisés sont peu nombreux. Il est donc utile de combiner différentes sources d’information et différentes tâches afin de faire un portrait plus juste des connaissances des élèves.
Pour vous accompagner dans cette démarche, nous avons regroupé sur le site de Morpho+, dans la section Projets, sous l’onglet Évaluation, deux outils permettant d’explorer les connaissances des élèves au niveau de la conscience morphologique. Ces outils peuvent être utilisés pour mieux comprendre ce que l’élève sait déjà, ce qu’il mobilise spontanément et les aspects qui méritent d’être travaillés davantage.
Évaluer pour mieux intervenir
L’évaluation de la morphologie dérivationnelle ne devrait pas être considérée comme une activité réalisée uniquement à un moment précis de l’année ou dans le cadre d’une évaluation formelle. Elle peut s’intégrer au quotidien, à travers différentes situations d’apprentissage. Une dictée, une activité de lecture, une production écrite ou simplement une discussion autour d’un mot peuvent devenir des occasions d’observer les connaissances morphologiques des élèves. Ces observations permettent progressivement de mieux comprendre leurs capacités et leurs besoins. Elles peuvent ensuite guider la planification de l’enseignement et de l’intervention, afin de proposer des activités qui correspondent aux connaissances déjà acquises et aux apprentissages qui restent à consolider.
En morphologie dérivationnelle, comme dans les autres domaines de l’apprentissage de la langue écrite, évaluer, c’est avant tout chercher à mieux comprendre pour mieux intervenir.
Bon enseignement!




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