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Enseigner la morphologie dérivationnelle : par où commencer?

il y a 4 jours
5 min de lecture

Par Nathalie Chapleau, professeure à l'UQAM



L’enseignement de la morphologie dérivationnelle est de plus en plus reconnu comme un levier important pour soutenir l’apprentissage de la lecture et de l’écriture.


Mais concrètement, par où commencer? Quelles notions aborder en premier et quelles activités proposer aux élèves? Et surtout, comment les travailler de façon progressive et explicite? C’est ce que je vous propose d’explorer dans cet article.

Photo générée par l'IA, canva

Selon la Progression des apprentissages au primaire – Français, langue d’enseignement (MELS, 2009), l’enseignement des connaissances relationnelles peut s’effectuer dès la 2e année. Or, bien avant cet âge, les enfants sont déjà sensibles à la façon dont les mots se construisent et entretiennent des liens entre eux. Par exemple, après avoir participé à une activité de nettoyage de la cour à la garderie, Octavie, alors âgée de près de quatre ans, s’est exclamée : « Je vais toute ménager la Terre! ».

En utilisant spontanément le suffixe -er pour former un verbe à partir du mot ménage, cette enfant montre qu’elle commence déjà à jouer avec les relations entre les mots et leur construction. Ces observations nous rappellent que la sensibilité à la morphologie se développe tôt et qu’elle peut être soutenue par des activités d’enseignement explicites. Dès le premier cycle, il est donc pertinent d’amener les élèves à découvrir comment les mots se construisent, à reconnaitre les mots d’une même famille et à réfléchir à la signification des affixes. Ces connaissances peuvent être développées en parallèle puisqu’elles se complètent et contribuent toutes à une meilleure compréhension de la morphologie des mots.

 

Cet enseignement peut prendre place dans différents contextes : lors d’activités ciblées sur la morphologie, mais aussi à partir de situations authentiques de lecture et d’écriture. Par exemple, lors d’une lecture interactive, l’intervenant peut attirer l’attention des élèves sur la formation d’un mot et les amener à réfléchir aux liens qu’il entretient avec d’autres mots.

 

Sur Morpho+, dans la section « Activités avec albums », une activité proposée au premier cycle à partir de l’album jeunesse Le sablier de Papijo permet justement de travailler cette habileté. Au cours de la lecture, l’intervenant demande : « Avance doucement… Est-ce que tu peux trouver le petit mot de la même famille dans doucement ? » Une question aussi simple permet d’amener l’élève à observer la structure du mot doucement et à établir un lien avec le mot doux. Par la suite, l’intervenant pourra proposer des activités décontextualisées qui inciteront l’apprenant à effectuer les liens entre les mots ayant des liens morphologiques. Par exemple, l’activité « Trouve l’intrus! », amène l’élève à identifier le mot qui ne fait pas partie de la même famille de mots que le mot cible. Cette activité peut facilement se réaliser avec le diaporama accessible sur Morpho+ ou encore avec la liste de mots à étudier. Selon les données de recherche, les connaissances relationnelles sont assez bien maitrisées en 4e année (Marec-Breton et coll., 2010).


D’autres activités peuvent amener les élèves à construire ou à segmenter des mots plurimorphémiques, c’est-à-dire des mots composés de plusieurs unités morphologiques : une base à laquelle peuvent s’ajouter un préfixe et un ou plusieurs suffixes. Ces activités permettent aux élèves de découvrir progressivement que les morphèmes ne s’assemblent pas au hasard et qu’il existe des règles qui régissent leur combinaison. L’activité « Construis des mots », par exemple, propose d’utiliser L’arbre des mots pour former différents mots à partir d’une même base. À partir du mot grand, placé sur le tronc de l’arbre, l’élève peut ajouter une feuille à droite pour former grandir, puis une feuille à gauche pour former agrandir. En manipulant ainsi les morphèmes, l’élève observe les possibilités de construction et commence à comprendre comment les mots peuvent se transformer. Ce type d’activité contribue au développement des connaissances distributionnelles qui correspondent à la connaissance des règles régissant la combinaison des morphèmes. Peu à peu, l’élève découvre que toutes les combinaisons ne sont pas possibles. Par exemple, le préfixe dé- peut être ajouté à certains verbes, comme dans décolorer, mais il ne peut pas être ajouté à n’importe quel mot. Les connaissances distributionnelles se développent progressivement et continuent d’évoluer tout au long du secondaire (Marec-Breton et coll., 2010).

 

La morphologie dérivationnelle ne concerne toutefois pas uniquement la structure des mots. Elle permet également de comprendre le sens des morphèmes qui les composent. L’élève doit donc progressivement apprendre à associer certains préfixes et suffixes à une signification. Les jeux de devinettes constituent une façon simple et amusante de travailler cette dimension. Dans l’activité « Devine le mot construit », l’intervenant peut, par exemple, demander : « Je cherche un mot qui signifie la personne qui danse. As-tu trouvé? » L’élève doit alors s’appuyer sur le sens de la base dans- et du suffixe -eur pour trouver le mot danseur. Ce type d’activité l’amène à établir un lien entre la forme des morphèmes et leur contribution au sens du mot.

Le développement de cette connaissance ne repose toutefois pas uniquement sur des activités ciblées. Les productions des enfants montrent qu’ils construisent progressivement leur compréhension des affixes en manipulant la langue, en observant les mots et en essayant eux-mêmes d’en former de nouveaux. Il est donc pertinent de saisir les occasions qui se présentent en lecture, en écriture et dans les échanges en classe pour attirer leur attention sur le sens des morphèmes.

Comme nous venons de le voir, plusieurs connaissances sont associées à la morphologie dérivationnelle. Les connaissances relationnelles permettent notamment de reconnaitre les liens entre les mots d’une même famille, les connaissances distributionnelles aident à comprendre comment les morphèmes peuvent se combiner et les connaissances sémantiques permettent d’interpréter la contribution des affixes au sens des mots. Ces connaissances ne se développent pas toutes au même rythme, mais elles sont complémentaires. Il n’est donc pas nécessaire d’attendre que certaines connaissances soient complètement maitrisées avant d’en aborder d’autres. Dès le début du primaire, les élèves peuvent être exposés à différentes facettes de la morphologie dérivationnelle, à travers des activités explicites et variées. Une lecture interactive peut servir à observer un mot en contexte, une activité de manipulation peut permettre d’explorer sa construction et un jeu de devinettes peut attirer l’attention sur le sens d’un affixe. Qu’elles soient réalisées en contexte ou de façon décontextualisée, ces activités ont un objectif commun : amener les élèves à porter attention à la structure des mots et à utiliser cette information pour mieux comprendre et produire la langue. Au fil des activités, la morphologie devient ainsi une dimension de la langue à laquelle les élèves pensent spontanément lorsqu’ils rencontrent un mot nouveau, qu’ils cherchent à en comprendre le sens ou qu’ils doivent l’écrire.

 

Bon enseignement!



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© CAP MORPHO, projet de recherche dirigé par Nathalie Chapleau, UQAM

© 2019 Nathalie Chapleau

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